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Jamal-Eddine Naji
Titulaire Chaire Orbicom/Unesco
en Communication publique et communautaire

10/07/2006


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Quelle diversité culturelle promouvoir dans nos médias audiovisuels?

 

En octobre 2005, l'Unesco a pu introduire dans le référentiel du droit international une convention internationale destinée à protéger et à promouvoir la diversité des expressions culturelles. Pour l'élaboration et l'adoption de ce texte, certains pays du Nord, comme la France et le Canada, et nombre de pays du Sud, dont le Maroc, ont bataillé avec grande peine face aux USA, leader du camp de la marchandisation, sans réserve ni exception, des produits culturels au profit d'une homogénéisation inéluctable des cultures.

Ladite Convention vise à «réaffirmer les liens qui unissent culture, développement et dialogue, et à créer une plate-forme innovante de coopération internationale». Elle fait suite à la Déclaration universelle de l'Unesco sur la diversité culturelle, adoptée en 2001, qui reconnaissait la diversité culturelle comme un «patrimoine commun de l'humanité», «une source d'échanges, d'innovation et de créativité» qui «doit être reconnue et affirmée au bénéfice des générations présentes et des générations futures».

Comme elle réaffirme le droit souverain des États à élaborer des politiques culturelles en vue de «protéger et promouvoir la diversité des expressions culturelles, ainsi que pour renforcer la coopération internationale dans le respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales». Le texte entrera en vigueur trois mois après sa ratification par 30 États.

Avec jusqu'à présent cinq ratifications, personne n'aurait l'idée de parier que Washington et ses nombreux alliés ou obligés seraient de sitôt parmi les 30 pays signataires nécessaires à la mise en œuvre de ce texte aux enjeux si cruciaux, surtout pour les cultures des pays du Sud. Des pays dont les cultures sont aussi complexes que riches, mais si fragiles quant aux moyens et aux capacités de se prendre en charge et d'accéder à l'universel, seule immunisation possible et durable pour éviter l'enterrement par le rouleau compresseur des géants, États-Unis en tête!

Or, la faiblesse de ces cultures se joue désormais dans les canaux et supports modernes des expressions culturelles, c'est-à-dire les médias électroniques et numériques (audiovisuel et nouvelles technologies de l'information et de la communication- NTIC). Pour la grande masse des populations de ces pays, c'est la télévision bien sûr, perchée hideusement avec ses paraboles jusque sur les toits de fortune des bidonvilles et des maisons communautaires des villages, qui est le champ de cette grande bataille pour la sauvegarde et le développement des cultures indigènes des générations présentes comme des futures.

«Les gens ne pensent à la télévision qu'en termes de programmes, alors que la télévision est plus que cela: la télévision est une mythologie. C'est-à-dire qu'elle influence et cultive les conceptions et les interprétations que se font les publics de la réalité. Particulièrement le public des enfants dont la majorité est née dans des maisons où la plupart des histoires racontées ne proviennent ni des parents, ni des voisins, ni des écoles, ni des églises, ni même de quelconque partie de leur pays natal, mais proviennent d'une poignée de groupes mondiaux». Cette réflexion d'un spécialiste américain (George Gerbner) a, apparemment, manqué aux rédacteurs de la Convention de l'Unesco, qui ne citent le rôle des médias dans cette problématique qu'une seule fois, au niveau des principes, en réaffirmant que «la liberté de pensée, d'expression et d'information, ainsi que la diversité des médias, permettent l'épanouissement des expressions culturelles au sein des sociétés.»

D'aucuns parieraient néanmoins sur l'audiovisuel de service public pour réduire quelque peu l'intensité de l'uniformisation satellitaire et cybernétique, voire pour constituer un pôle d'équilibre capable de sauvegarder l'essentiel de la culture locale et d'aménager à sa «différence» et à sa «diversité» une place dans la galaxie du monde numérique. Étant acquis, d'ailleurs, que le plan d'action de la Convention de l'Unesco 2005 appelle lui-même, en appui à ce pari, à «des mesures qui visent à promouvoir la diversité des médias, y compris au moyen du service public de radiodiffusion».

Un tel pari, quoique procédant d'une pertinente vision de défense qui mise sur l'espace médiatique de service public, avec un fort soutien du système onusien, repose sur deux postulats qu'il vaut mieux interpeller de manière profonde et critique.

Le premier est qu'évidemment on attribue d'emblée, ou plutôt on confie, aux médias en général et aux médias de service public en particulier, un «Rôle» dans la protection et le développement de la diversité culturelle… Attribuer, par essence, un rôle suppose qu'on se mette en attente du parfait, de la performance la plus complète qui soit dans l'accomplissement de cette tâche ou rôle de protection et de promotion de la diversité culturelle.

L'attente d'un rôle ou d'une performance induit, quant à elle, une imputabilité à appliquer au service public auquel on attribue un tel rôle. Car, comme on se place dans le contexte d'une démocratie normale, du fait du référentiel onusien, il est tout à fait logique de prévoir que tout ce qui relève de l'intérêt public ou est en charge de l'intérêt public (comme les médias publics) doit rendre des comptes, systématiquement, à la collectivité.

Au regard de diverses expériences de l'audiovisuel, les unes plus réussies que d'autres, dans les démocraties avancées (en Europe de l'Ouest, en Europe du Nord, en Amérique du Nord et en Asie Pacifique), on peut dire qu'il est possible d'attribuer un rôle à ces médias dans la problématique qui nous intéresse et que ce rôle peut être joué de manière conséquente, voire satisfaisante. Sauf qu'il est difficile de tendre vers le même constat dans la quasi-totalité des pays du Sud, surtout en Afrique francophone et dans le monde arabe.

D'un autre côté, au Nord comme au Sud, le pari sur la prestation «citoyenne» du service public n'influe pas forcément sur les pratiques de l'audiovisuel privé. Depuis le début de ce millénaire, et à l'occasion du Sommet Mondial sur la Société de l'Information (SMSI 2003/2005), l'Unesco et autres pôles de référence pour la réflexion à ce sujet font un plaidoyer pour que le joueur privé dans ce secteur adopte une attitude citoyenne et infléchisse, pour une partie substantielle, ses projets et ses programmations vers la sphère de l'intérêt public où se pose justement, entre autres questions, la question de la promotion de la culture locale et du développement de sa diversité.

Pour cette invite à des «médias citoyens», qu'ils soient publics ou privés, on peut aussi parier sur le service public sur la base d'un 2e postulat: celui de l'instrument, ou mécanisme, de la régulation et de l'autorité dont le législateur dote celui-ci. Mais la régulation a des limites.

La première limite étant bien entendu le degré ou la portée de l'autorité que le législateur attribue, avec les moyens qu'il faut, à une instance de régulation. Les quelques expériences qui ont émergé sur les dix dernières années dans les pays du Sud, notamment en Afrique, ne témoignent pas d'une latitude d'autorité convaincante quant à rapprocher, de manière significative, les médias privés, et parfois même les médias publics eux-mêmes, des préoccupations et objectifs d'intérêt public.

Paradoxalement, la régulation trouve également une limite à sa portée réelle dans le principe de la liberté d'expression, cette «liberté fondamentale» inscrite parmi les libertés rappelées par la Convention Unesco de 2005. Ce principe ne peut que conforter, de par son énoncé, la position de tout opérateur média qui l'invoquerait pour justifier la diffusion de ce qui, à ses yeux, répondrait favorablement aux sondages auprès de ses publics ou ce qui lui serait recommandé par la gestion financière et commerciale de son entreprise, sur la base de la demande et des attentes des annonceurs publicitaires.

Tout aussi paradoxalement, la régulation est limitée par le sacro-saint principe de l'indépendance du journaliste. Principe pour lequel la corporation, à travers le monde et au sein de ses regroupements internationaux, comme la Fédération Internationale des Journalistes (FIJ), se bat sans relâche et avec pleine légitimité. Car, il peut arriver, surtout dans les médias de service public des pays du Sud, qu'une orientation rigide, même animée par l'objectif, noble, de protection/promotion de la diversité culturelle, implique, de fait, une atteinte à l'indépendance éditoriale des journalistes. Rares, extrêmement rares, sont en effet les médias, dits de service public, dans ces pays qui ne sont pas plus ou moins perméables, sinon franchement inféodés, à l'État et/ou au gouvernement en place et à sa politique, généralement et forcément partisane.

Autant dire donc qu'il est hasardeux, dans les contextes de ces pays, de prétendre pouvoir définir un «rôle» aux médias dans la question de la diversité culturelle. Il serait plus adéquat de parler plutôt d'«impact» que de rôle. Un impact qu'on peut viser ou souhaiter. Mais un impact que les médias auraient de toutes les façons, qu'on les ait ou non encadrés par la délimitation d'un rôle précis ou idéal sur la question de la diversité culturelle.

Ce glissement de lexique, depuis le terme «rôle» jusqu'au terme «impact» permettrait d'être plus réaliste et de ne point décréter - théoriquement - un «rôle» aux médias qu'ils ne pourraient remplir valablement ou à cent pour cent, en raison de la réalité et de ses contraintes… Surtout dans les champs médiatiques du Sud, comme le nôtre au Maroc, qui sont si déficitaires en culture démocratique et en pratiques citoyennes rigoureusement respectueuses de l'intérêt public.

Outre les contraintes ou limites déjà évoquées, on doit aussi insister sur la «chasse à l'audimat» qui, pour l'instant, ne connaît que la logique commerciale et a de la peine, à l'échelle mondiale, à produire un étalon de mesure qui tienne compte de la mission d'intérêt public. Or, un indice d'écoute qui soit basé sur le critère de l'intérêt public libérerait plus amplement la production de contenus d'intérêt public, comme ceux qui seraient porteurs du message de la diversité culturelle tel que découlant des objectifs de la Convention de l'Unesco 2005.

On peut voir également une limite au supposé «rôle» promoteur de la diversité culturelle des médias dans les capacités de ces derniers à rendre compte de la diversité avec qualité.

Car, qui dit protéger et promouvoir, dit développer et faire progresser et non infantiliser, folkloriser, figer… Ce qui s'avère être, souvent dans les pays du Sud, des pratiques courantes dans le traitement médiatique de la culture locale, qu'on qualifie, avec plus ou moins de nostalgie, de «traditionnelle», d'«ancestrale», d'«identitaire»… En règle générale, on se place, par les discours comme par les traitements médiatiques, dans le passé. Souvent en le glorifiant, préoccupé qu'on est dans nos pays du Sud de le préserver tel quel… Ce qui signifie qu'il faut se méfier du slogan: «protection» de la diversité culturelle!

La promotion, terme moins porteur de nostalgie passéiste, porte, elle, mieux la substance de l'objectif qui doit être recherché dans le traitement médiatique de la diversité culturelle: la modernisation et l'enrichissement de la culture d'une communauté par l'apport libre de tous ses membres, dans le respect de leurs différences et de leur diversité.

En fait, la modernisation doit être entendue au sens de l'article 27 de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme: «Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent». Nul ne peut penser mettre en œuvre un tel article dans toute sa portée sans le respect de l'apport de la diversité culturelle.

Le rappel de cette dimension démocratique et moderniste qui doit guider, avec qualité, le traitement médiatique promotionnel de la diversité culturelle, s'impose. Sinon il est facile de tomber dans le cliché qui fige les images d'Épinal et les légendes du passé dans une forme et un contenu qui ne peuvent intéresser les générations du Net et du numérique, excitées et séduites de toutes parts par la puissante culture hégémoniste transfrontalière.

Une culture «mondiale» puissante par la standardisation, par le nivellement de la norme esthétique et par la «superficialisation» de la valeur morale, de la valeur spirituelle, de la norme comportementale, bref, par tout ce qui participe à la diffusion uniformisée d'une mythologie fabriquée par les Majors mondiaux de l'audiovisuel.

 

 
 

 


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