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Abdelhaï Diouri: Le Proche - Lointain

 

Abdelhaï! Qu’on sache que ce prénom vient de loin dans notre culture et cerne de ce lointain celui ou celle qui le porte. Et là rien n’est clair, rien ne se joue dans la transparence et l’absence de mystère. Vivant, vigilant, lumière intérieure, le regard incliné, le seuil, les marches, le mur d’accueil; «âatba», le moment de franchir le pas, suspendu, halte, mawqif, vestibule, l’oreille tendue vers la parole substantielle, ce regard fertile explorant aveugle les traces anciennes, cette main, s’assurant de son autonomie, sa souveraineté créatrice écrit le palimpseste d’une histoire, une eau ruisselle, d’une demeure fermée, réminiscence, traces avivées, ce qui reste d’une lecture, la toile offerte au regard, fragment d’un poème qui revient à la mémoire. Ce qui reste. Piège. Ce que vous voyez, ce que donne à voir cette œuvre déployée, c’est et ce n’est pas cette image familière, familiale, ces marches, cette perspective d’un «derb», ce mur travaillé par le temps, érodé par le souvenir, la «maâda», les «mchareb», la langue maternelle affleure en nuances teintées, se tient dans l’ombre prête, disposée à dire, à nommer. Piège pour nous égarer et s’égarer. Harraga! Brûler la frontière la fermeture de l’apparence ; écoutez. L’enfant se tient dans l’atelier de son père, maître artisan en cet art de grande tradition: la mosaïque.

Le marteau rythme, geste augural, ce battement cadencé sourd aiguë, musique d’éveil, le marteau brise, courant le long du tracé du corps du trait sur la surface émaillée pour laisser advenir le jeu de l’arabesque, la lettre. « Qecher ». Écorcher, peler ou épeler, scinder l’uniformité, mettre à nu le frayage de ce qui se crée encore caché, virtuel : l’arabesque matrice et mère des arts. Écorché vif ! Similitude inversée, voilée par le jeu de l’apparence : écriture invisible d’une inquiétude. Attentif. La grande leçon d’Antoni Tàpies. En peinture et autrement. La fin de la pensée duelle : le corps et l’âme, l’esprit et la matière, l’homme désincarné, le peintre par exemple, à distance, en extériorité par rapport à son œuvre et enfin cette figure de lancinante douleur : le symbole mutilé, cette symbolique cherchant à combler l’abîme qui la sépare de ce qu’elle aspire à signifier ; au lieu de quoi maintenant la fusion dans l’Un, le périple de la transe et de l’extase. Abdelhaï, la passion de peindre, sa passion au double sens du mot, désir brûlant, incandescent, souffrance. À cet instant, le moment de la fausse figure, il n’est plus que ces marches, ce seuil, ces murs écrits d’une histoire, ces pigments d’une peau vivante, cette lumière, ce clair-obscur. Il n’est rien d’autre. Ne cherchez pas à le circonscrire, il est déjà circoncis : ne cherchez pas à le prendre à revers, à entrer par effraction en une méditation aux deux versants : cette matérialité peinte, explorée, pour forcer son secret, ailleurs sans sa coupure, et là en cette monade invisible l’indéfini de la perte.

«Il me dit: La proximité que tu connais est distance, et l’éloignement que tu connais est proximité : et je suis proche- lointain sans distance.» Niffari!

Abdelhaï vient de loin et ne cesse de venir. Le corps contaminé, ravi, au sens premier du mot par le rituel, le rythme, la transe enfin, l’expérience privilégiée de la mystique, et ce pour avoir longtemps vécu et fréquenté la confrérie des Gnaoua. J’ai écrit cela et j’ai marqué un temps d’arrêt, cherchant à aller plus loin. En voyant les choses de plus près, des voies de passage s’ouvrent. Il y a principalement cette symbolique des couleurs qui intervient dans le rituel, en fin de «llila», et comme annonciatrice de l’extase, l’exhibition ordonnée de pièces de tissu, foulard ou turban, peu importe, de différentes couleurs comme autant de lettres ou de mots d’un langage spécifique. La forme intervient dans la disposition des hommes, des femmes, selon une fonction particulière (et qu’on ne sait comment les nommer autrement que «gnaoui»). La forme encore dans la délimitation de l’espace sacré pour la «jedba», la clôture du lieu où se tient la «llila», les mouvements de cette danse qui informent l’espace ; et enfin l’essentiel : l’aboutissement de la transe quand on s’y accomplit, cette chute, autre forme, cette fusion dans le Tout, l’Un. Des ressemblances non sensibles à suivre la pensée de Walter Benjamin. Ainsi quant Abdelhaï en vient à la pratique de la peinture, encore qu’en dater le moment est sans signification particulière, les passages d’une circulation secrète pour lui comme pour les autres se dévoilent, mais le passage est même et autre. Juan Goytisolo a pu dire qu’un écrivain, quand il commence à compter, finit par créer son propre territoire marqué par une diversité d’expression. Abdelhaï est tout entier dans ce qu’il fait, avec constance, conviction, et chaque fois quand il achève une toile où il s’est particulièrement investi, c’est l’événement accueilli avec émotion qu’il voudrait faire partager à tous ceux qui suivent son travail. Pour en juger, je pense qu’il faut se libérer des critères en usage et cesser de se demander par exemple s’il s’agit de peinture abstraite ou figurative, ou bien encore de s’empêtrer dans la recherche d’une explication d’un sens formulable. Il s’agit bien de peinture et de rien d’autre. Et là comme ailleurs et sans se payer de mots, le mystère demeure dans ce presque rien, cette humilité silencieuse d’un geste, l’éphémère de l’apparence et qui cependant ne passe pas, creusant l’inquiétude d’une interrogation incessante/Et précisément l’œuvre en cours d’Abdel Haï, poursuivie dans une extrême tension, une inquiétude quant au fond, retient l’attention, s’impose par sa présence ; au-delà d’une apparente facilité, d’un climat apaisé, il se fait qu’on y revient, refusant cet accès immédiat et parce que d’abord elle s’inscrit en marge de ce qui se fait maintenant, marquant ainsi une démarche originale. Mais surtout cet entêtement invitant à la contemplation que souligne Antoni Tàpies en regard de la peinture, fait qu’il y a là le message d’une certaine parole qui se tient dans la doublure d’une activité en apparence innocente.


Edmond Amarne El Maleh
Rabat, le 30 mai 2002
 

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