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Chaïbia ou la Sincérité à la Source de l'Art

 

A l'occasion de son exposition organisée par le Ministère de la Culture par la Galerie et consacrée à l'artiste peintre Chaïbia, l'écrivaine et sociologue Fatema Mernissi à choisie d'exprimer son admiration pour Chaïbia dans une lettre, publiée d'ailleurs dans le catalogue de l'exposition.

Chaibia - 1990

Dans cette lettre que vous ne lirez pas, Chaïbia - car, à l’égal de ma propre mère, vous n’avez pas été initiée au décodage des lettres, ou «alphabétisée», comme on dit chez les fonctionnaires..., je vous présenterai dans une langue étrangère ce que j’exprimerais peut-être moins bien dans notre dialecte: mon admiration et mon affection.

je vous admire, parce que dans une société programmée pour humilier la femme, vous avez déjoué les plans et démonté les mécanismes: sans préméditation sans arme, la quête de la dignité devenant le réflexe le plus naturel de survie, de vie - avec ou sans diplômes. Car, vous le savez bien, certaines sociétés organisent l’humiliation de l’individu comme elles organisent la sécurité sociale et les congés payés... Dans la nôtre on a coutume de dire que ceux qui n’ont pas eu la chance d’apprendre à lire et à écrire, pour eux, aucun accès possible à la création : seuls les collectionneurs de titres auraient la licence de créer. Les autres comme vous même, Chaïbia, comme ma mère ou ma cousine - vous autres qui avez le malheur d’être nées quelques années avant moi, d’être nées tôt ou trop loin des grandes cités (la scolarisation massive n’a démarré au Maroc qu’après l'indépendance, vers la fin des années cinquante), vous êtes les interdites de séjour dans les espaces de la création. Or, c’est là, Chaïbia, que vous êtes entrée en scène, déréglant scénarios et scénaristes, troublant acteurs et souffleurs, redéployant les mirages du beau selon votre propre loi, celle du talent jaillissant.

Vous vous êtes introduite dans un univers éminemment surveillé: celui de la peinture moderne, venue d’ailleurs avec une toile verticale, des pinceaux, de la couleur artificielle venue d’une ville lointaine qu’on appelle Paris. Vous vous êtes introduite en silence, comme seules savent le faire les femmes arabes, dans les lieux des pouvoirs, le pouvoir de créer, le pouvoir de s’exprimer, le pouvoir de vendre son oeuvre au prix élevé à sa dignité, le pouvoir d’incruster dans la toile notre réelle valeur. Valeur dont l’authenticité, aujourd’hui, se monnaye en dollars, en francs lourds, à travers les musées, les galeries... Et tout cela s’accomplit avec votre tenue traditionnelle et vos bijoux qui défient les modes fugaces, et votre henné, et la malice de la chevelure sous vos foulards qui n’ont rien à voir avec les insignes qu’on imagine, qui sont pure coquetterie, rire et gouaille de Casablanca.

Je vous admire pour tout cela et pour votre malice..., quand vous me saluez avec cette ironie taquine qui donne la pétoche «Alors, Al-Qaria ?». En insistant ainsi -gentiment- sur ce dont vous n’avez guère bénéficié - à savoir l’accès aux études, aux diplômes; vous nous mettez tous à nu: nous réduisant à l’humain, à sa grandeur et sa responsabilité. Je vous avais un jour demandé : «Pourquoi me parlez-vous toujours d’instruction? Vous vous débrouillez mieux que bien des maîtres d’université...». Et votre réponse m’a éclairée beaucoup plus qu’une longue dissertation : «j’insiste sur l’éducation parce que l’analphabétisme est une blessure. Il faut préparer un Maroc où aucune femme ne soit blessée. Même lorsqu’on réussit, cette blessure ne guérit point.» Je vous aime, Chaïbia, parce que vous réveillez notre conscience, non pas .avec les grandes trompettes des militants, mais avec votre succès, votre authenticité. Vous aimez ce qui est différent : pour mieux refléter ce qui est intérieur. Vous êtes ouverte à l’Occident, vous aimez les Français, les Américains, tous ceux qui parlent et se comportent différemment de vous: parce que l’essentiel, en vous, n’est absolument pas menacé : la sincérité d’être. Vous avez du succès parce que vous avez confiance en ce que vous êtes : une petite lumière qui flotte et clignote et qu’on appelle un être humain même si vous êtes une femme que ça et là des hommes considèrent un être futile, secondaire, sans poids... Votre réponse à toute société qui méprise les femmes analphabètes: éclabousser leurs nuits de vos éclats de couleurs, balayer les stéréotypes en créant, calmement, une beauté qui n’a pas besoin de se prouver à qui que ce soit elle éclaire tout simplement celui qui la voit.

Avec tous mes respects à cette lectrice qui n’a pas besoin de lire, car elle est toute absorbée par son humble, son infini destin : faire des miracles en silence et vous dire au gré des rencontres, le sourire et l’éclair malicieux dans ses yeux toujours entourés de khol : «Alors, Al-Qaryin ?»

«Alors, les instruits ?». Oui, Chaïbia, vous nous avez bien eus, et dépassés tous avec tous nos diplômes dépassés par votre talent.

Fatima Mernissi

 

 

"ChaibÏa" exposition hommage d'une légende vivante de la peinture et de la scène artistique marocaine.
6 - 28 février2004, Galerie Bab Rouah, Rabat

Voir également:

Le phénomène Chaibîa

Site officiel de l'artiste

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